JOURS BARBARES, Le PULITZER DU SURF

Les Editions du Sous-Sol ont eu la bonne idée de traduire en français l'excellent prix Pulitzer 2016, Barbarian Days, A Surfing Life de William FinneganGrande plume au New Yorker, reporter primé pour ses récits de la guerre au Soudan, ou témoin de la guerre au Salvador, William Finnegan a connu une vie trépidante marquée par une carrière brillante qui en fit un correspondant à la Maison Blanche. Et pourtant, sa seule obsession demeura le surf qu’il débuta en Californie et peaufina toute sa vie, notamment à Hawaii où son père installe sa famille dans les années soixante pour travailler à la production de séries télévisées. Il y raconte près de cinquante ans de quête de vagues sublimes,  comme il avouerait après des décennies un amour pour sa maîtresse qui jamais ne faiblit. Tiraillé entre son désir de devenir un grand auteur grâce au journalisme, il n’aura de cesse de revenir à cette obsession juvénile et violente qu’est le surf. Car on n’oublie jamais totalement sa jeunesse.   

 

Nous vous l'avions fait découvrir dans un article de Laurence Perillat intitulé La vague parfaite n’existe pas, paru dans notre quatrième édition de Hotdogger.
À (re)découvrir ci-dessous.

La vague parfaite n’existe pas
Texte : Laurence Perrillat – Photos : courtesy Penguin et William Finnegan

"Pourquoi est-ce que nous faisons ça ?". Un matin d’hiver à San Francisco, deux hommes sur un parking regardent l’océan. Silencieusement, ils procèdent à l’observation habituelle qui précède une session de surf. Ce jour-là, personne n’est à l’eau à Ocean Beach. La surface est grise et inquiétante, les vagues frôlent les six mètres, celles qui cassent au loin sont presque imperceptibles depuis le bord, la houle est puissante et peu organisée, le passage n’est pas évident à déterminer.
"Pourquoi est-ce que nous faisons ça ?". C’est la question qui traverse le récit que William Finnegan a dédié à sa “surfing life”.
William Finnegan est une grande figure du journalisme américain. Reporter pour le magazine New Yorker depuis les années 1980, il est l’auteur maintes fois récompensé de reportages sur la politique, la guerre, le crime organisé. Des reportages qui sont pour la plupart le fruit d'une immersion longue, parfois dangereuse et d'une patiente observation.

Barbarian Days retrace avec humilité et sans complaisance cinquante ans de l’histoire personnelle d’un homme dont les deux moteurs sont le surf et l’écriture. L’un et l’autre sont les deux visages d’un même enjeu, un chemin personnel et solitaire pavé de désir, de mobilité et de doute. Il avoue lui-même qu’il peut être aussi difficile et exaltant d’écrire un bon article que de prendre une belle vague.
C’est avec lyrisme et précision qu’il fait le récit d’une passion qui le mène sur les plus belles vagues du globe et lui ouvre les yeux sur le monde. La leçon qu'il tire très jeune de ses voyages est avant tout une prise de conscience sociale et politique. Alors qu'il a treize ans et que sa famille s'installe à Hawaï, il aurait pu se contenter d'être un talentueux noserider, mais ce qu’il retient c’est la disparité sociale et raciale entre les gens du continent (lui et sa famille, blancs, aisés, venant de Los Angeles) et les jeunes hawaïens avec qui il partage les vagues à proximité de Diamond Head. Des années plus tard, en 1980, il interrompt quelques mois son voyage autour du monde en Afrique du Sud. Il y devient enseignant dans une école des ghettos noirs de Cape Town. Confronté à cette même violence sociale, il décide alors d’abandonner l’écriture de romancier pour celle de journaliste.
Né en 1952 à New York, William Finnegan grandit en Californie et se tourne très vite vers l’océan. Il prend ses premières vagues à dix ans à San Onofre et Ventura. Avec lui, nous traversons la grande Histoire (la beach culture californienne et le climat géopolotique orageux des années 60, les années Reagan et l'apartheid en Afrique des années 70) et l'histoire du surf (les grandes figures croisées telles que Miki Dora à Malibu et McTavish à Rincon, son apparition dans le film “Endless Summer”, la révolution du shortboard à la fin des années 60 puis les effets de la mondialisation sur les breaks secrets et inaccessibles).
Influencé par la littérature d'évasion de Kérouac et Hemingway et porté très tôt par le dégoût de Los Angeles qu'il considère comme une ville qui dévore ses habitants, il quitte le lycée et s'échappe à seize ans pour voyager à travers le continent américain et l’Europe, pour finalement s’installer quelques mois au pied de la vague d’Honolua Bay à Hawaï (Maui).

En 1978, il s'envole avec son ami surfeur et écrivain Bryan di Salvator pour un surf trip autour du monde à la recherche des plus belles vagues. D'ouest en est, le voyage dure presque quatre ans : Pacifique Sud, Australie, Indonésie, Sri Lanka, Afrique du Sud. A cette époque, la cartographie des vagues est rudimentaire. Parcourant Fiji, ils entendent parler d'une vague cassant sur les rivages d'une minuscule île déserte. Ils s'y font déposer par des pêcheurs qui voient pour la première fois des planches de surf. Loin de tout, sans aucune commodité, ils étudient cette vague et attendent une houle promise d'un jour à l'autre.
Cette île, c'est Tavarua. Lorsqu'ils finissent par la quitter, après des semaines de gauches merveilleuses, ils se promettent de ne jamais la mentionner n'y d'en révéler l'emplacement. Quelques années plus tard, dans un surf shop de San Francisco, Finnegan reconnaît cette vague en couverture du magazine Surfer et découvre avec écœurement qu'un hôtel de luxe a été construit sur son rivage.
(Cette anecdote illustre aussi ce que Finnegan nomme le “contrat social du surf”. C’est une posture qui cherche son équilibre entre la plénitude d’une solitude humble et le compagnonnage empreint de rivalité et d’émulation de personnalités qui l’ont profondément influencé.)
Ce qui grandit au fil des pages est l’ambivalence des sentiments de Finnegan par rapport à sa pratique du surf. Pour Finnegan, le surf n’est pas un sport, c’est un « path », c’est son itinéraire à travers la vie. C’est une passion problématique, qui l’a conduit à la tenir secrète pendant longtemps dans l’environnement professionnel qu’il finit par construire. Journaliste reconnu pour la rigueur de ses articles, régulièrement reçu à la Maison Blanche, l’aurait-on pris au sérieux si on l’avait su surfeur ?
C’est le message délivré par le titre du livre. Les jours “barbares”, ceux d’une passion qui repousse le monde civilisé et la citoyenneté pour une activité inutile et non-productive et l’éloigne d’une famille, d’amis, de femmes auxquelles il est moins souvent fidèles qu’à ses planches. Une addiction oui. Un idéal d’ascétisme sur fond d’imagerie tropicale, loin de tout, avec pour seul horizon des vagues, des voûtes d’eau sous lesquels il semble longtemps vouloir construire sa maison.

C’est d’ailleurs plus aux vagues qu’au surf que ce livre rend hommage. Finnegan relève avec génie le défi littéraire de les décrire avec autant de réalisme que de poésie. Il semble se souvenir avec une précision photographique de toutes les vagues qu’il a surfées et c’est avec un langage quasi-proustien qu’il frappe notre imagination :”chevelues”, “cannelées, “affamées”, “bouillantes”, “évasives”, etc. Certains passages sont majestueux. Comme celui où pris dans un tube il décrit ce bout de tunnel qui s’ouvre et se ferme comme le diaphragme d’un appareil photo.
Ce livre, on voudrait le mettre dans toutes les mains, d'autant plus celles qui n'ont jamais tenu une planche. Il capture comme rarement l'essence d'une passion et décrit comme aucun la quête de soi, l'exaltation sur la vague et la peur aussi de ces longues secondes juste en dessous.
Si l'art peut se définir par le fait de n'être déterminé par rien d'autre que par lui-même et par l'engagement absolu de ses adeptes, alors le surf selon Finnegan en est définitivement un.
William Finnegan, Barbarian Days, A Surfing Life. Penguin, 2015, Anglais. 447 pages.